À TABAC
UN : Vous êtes sûr qu’ils sont partis à la campagne, dans la Brie, comme vous dites, les voisins du dessus ?
DEUX : Oui, chef.
UN : Je viens d’entendre quelque chose qui ressemblait vaguement à un bruit, là-haut.
DEUX : C’est le chauffage central, chef. C’est le chauffage central qui pétille dans les tuyaux.
UN : Et ceux du dessous, vous êtes certain qu’ils se sont perdus en visitant les catacombes ?
DEUX : Absolument certain, chef. C’est moi-même que j’ai soudoyauté le gardien.
UN : Soudoyé.
DEUX : Non, non, chef, soudoyauté, afin qu’il les égarât et qu’il les verrouillît dans les tunnels.
UN : Il me semble pourtant avoir entendu éternuer, là-dessous.
DEUX : Oui, chef, mais ce qui éternue, c’est les petits oiseaux qu’ils en ont plein des aquariums.
UN : Comment des aquariums !
DEUX : Pas des aquariums à poissons, chef, des aquariums à petits oiseaux.
UN : Vous êtes sûr ?
DEUX : Ils en sont férus, les locataires du dessous, des petits oiseaux. C’est ce qui explique, chef, pauvres petites bêtes…
UN : Parce que, il faudrait pas qu’on nous entende, ni du dessus, ni du dessous. C’est strictement prohibé, ce que nous faisons.
DEUX : C’est surtout que ça fait du bruit, chef. De taper de toutes nos forces sur un bonhomme, comme nous faisons depuis près de trois heures, même que je commence à la sauter, chef.
UN : Bon, alors, vite. Dépêchons-nous. Cette matraque, ça vient ?
DEUX : Je fais encore un nœud, chef, et ça y est. C’est que vous l’avez bel et bien fendue, votre matraque, sur le crâne de ce bonhomme. Voilà, chef, vous pouvez y aller, chef.
UN : C’est bien simple, je ne sens plus mon bras.
DEUX : Moi non plus, chef.
UN : Et puis, ne m’appelez pas chef tout le temps ! Chef ! Chef ! Je ne suis pas plus chef que vous, dans cette histoire ! Faudrait tout de même pas que ce soit moi que j’aie tout sur mon dos, les responsabilités !…
DEUX : Bien sûr que non, chef. Je fais mon possible.
UN : Allez, donnez-lui des coups de pied.
DEUX : Oui, chef. À quel endroit ?
UN : N’importe où. Dans le milieu.
DEUX : Je vais lui donner un coup de pied avec élan.
UN : Regardez-moi cette figure d’andouille qu’il fait !
DEUX : Une deux trois quatre, et… une deux trois quatre, pof !
UN : Bien, je crois qu’il a son compte.
DEUX : Merci, chef. Mais pour moi, vous savez, son compte, je crois bien qu’il l’a depuis deux bonnes heures.
UN : Quand on a son compte, on parle ! Tant qu’on ne parle pas, c’est qu’on n’a pas son compte ! T’entends, petit Georges ? T’as ton compte, ou tu l’as pas ? Tu nous le dis, ou tu nous le dis pas ?
DEUX : Je t’en fiche. Il ne réagit plus.
UN : Alors, t’en veux encore ?
DEUX : Eh là, attention chef, vous m’envoyez votre matraque en plein dans l’œil.
UN Poussez-vous, que je la fasse tournoyer. Et sfouite ! sfouite !… (sifflements)… et pof !
DEUX : Oh là ! Eh bien, heureusement que j’étais là pour la rattraper, chef.
UN : Ma matraque ?
DEUX : On peut dire que vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère ! Non, pas votre matraque. Sa tête, chef, la tête à Georges, je l’ai reçue en plein dans le bide ; ça m’a rappelé quand j’étais gardien de but au Football Club de la Colle-sur-Loup.
UN : Voilà ce que j’appelle du passage à tabac. Allez, remettez-lui sa tête sur les épaules. Je suis sûr qu’il va causer, maintenant. Hein, mon petit Georges, on a des choses à se dire, tous les deux, pas vrai ? Non ?
DEUX : Trop têtu. Vous verrez qu’il ne dira rien, chef. Comme il est là, il est buté.
UN : On va voir. Où c’est qu’est passée ma matraque ?
DEUX : Ah ! votre matraque, chef, je ne veux rien dire, mais je crois bien qu’il l’a avalée, ce gros dégoûtant.
UN : Ah bon ! Parfait ! de mieux en mieux ! Eh bien mon petit ami, puisqu’on se paye le luxe d’avaler ma matraque, on va faire connaissance avec ma psychologie.
DEUX : Vous avez une psychologie, chef ?
UN : Un peu. Vous allez voir. Eh houp ! Ouille ! Zut, je me suis fait mal.
DEUX : Où ça, chef ?
UN : Tenez, regardez : ma psychologie qui est toute tordue. Ah le chameau !
DEUX : T’as pas honte ? grand léopard ! Qu’il a tordu la psychologie de mon chef ! Et pourquoi tu le dis pas, hein ? C’est pourtant pas difficile, ce qu’on te demande.
UN : Poussez-vous. Dis donc, mon petit Georges, c’est la dernière fois que je te pose la question gentiment. Après, mon camarade et moi, faudra qu’on en finisse. On te finira, mon petit Georges, avec ça, tu vois ? Tu sais ce que c’est ? Tu n’es pas sans avoir entendu parler qu’il existait des jolis bijoux comme ça, qu’on appelle des râpes à fromage ? Bon. Alors écoute et tâche de répondre. Où est passé mon stylo à bille ? J’attends.
DEUX : Hé ! Peut-être qu’il n’en sait rien, après tout, chef, où ce qu’il est passé votre stylo à bille.
UN : Avec ça ! que je venais juste de l’acheter, un stylo à bille splendide ! Je rencontre cet animal de Georges, je me fouille, plus de stylo à bille !
DEUX : Je sais bien, chef, j’étais là. Mais à mon avis, jamais il n’osera vous le dire, qu’il vous l’a fauché, votre stylo à bille.
UN : D’ailleurs, si c’est pas lui, c’est vous. Allez, poussez-le par terre et prenez sa chaise. On va voir ce que vous avez dans le ventre… Assis !
DEUX : Je veux bien, chef, mais allez-y mou. Franchement, moi je crois pas que c’est moi qui vous l’ai pris, votre stylo, m’enfin ça vaut toujours la peine de se renseigner. Allez, tapez-moi dessus, comme si vous me connaissiez pas.